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France / Espagne: Des mémoires transfronalières

J’ai vécu 23 ans en région parisienne, je suis d’ailleurs né à Paris, d’un père et d’une mère réfugiés politiques. Mon père n’a que 24 ans lorsque la guerre se termine et qu’il doit alors partir. C’est toute une aventure : d’abord il arrive à Paris, puis il se rend à Moscou, de Moscou il traverse toute l’Union soviétique jusqu’à Vladivostok où il embarque sur un bateau qui, via le Japon, va à New York. Il reste quelques temps aux Etats-Unis avant de repartir pour l’Amérique latine qu’il parcourt durant les années de la Seconde Guerre mondiale, puis d’entrer clandestinement au Portugal pour passer en Afrique du Nord où les Alliés avaient déjà débarqué, et de là en France. Cette vie très mouvementée était liée à ses responsabilités politiques. En 1960, il devient Secrétaire général du Parti communiste espagnol en exil et succède à Dolores Ibárruri. Tous deux ont d’ailleurs été, quelques années auparavant, victimes d’une tentative d’assassinat en plein Paris par la police franquiste. Début 1976, trois mois après la mort de Franco, il revient clandestinement en Espagne et dirige le Parti depuis Madrid, avec des faux papiers d’architecte français. Cette vie était donc aussi risquée. Mes parents ont quitté l’Espagne chacun de leur coté à la fin de la guerre civile, ils ne se connaissaient pas, ma mère était une toute jeune fille de 16 ans et mon père un homme qui avait eu des responsabilités importantes du côté républicain. Ils se sont connus en 1949, ont eu 3 enfants, moi je suis le troisième, né en 1953, et jusqu’en 1976 nous avons vécu en région parisienne, à différents endroits, à Saint Denis, Bobigny, Champigny-sur-Marne. (…) Toute la famille a été très conditionnée par cette vie. Notre situation en France a été très particulière : jusqu’en 1968, nous avons vécu sous un faux nom, de façon clandestine. Je ne m’appelait par Kario mais Georges Giscard ; notre famille était la famille Giscard. Pour les amis, on était des Français moyens, jusqu’à ce qu’en 1968 mon frère ainé passe le bac. Cette année là, les autorités françaises décidèrent de faire un contrôle informatique de toutes les inscriptions au bac, et ils se retrouvent avec un certain Jacques Giscard inscrit au bac et soi-disant né dans le 19e arrondissemt le 7 septembre 1950 ; or, il n’y avait aucun Jacques Giscard né à Paris à cette date là. Ils ont cru à une erreur et ont renvoyé les papiers sans problème. Mais à la suite de cet incident, des amis nous ont aidé à faire une démarche auprès du ministère de l’intérieur et de la préfecture de police pour pouvoir vivre légalement en France, ma mère et mes frères – mais pas mon père – et obtenir des papiers de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatride). Au début, on devait se présenter tous les quinze jours pour renouveler nos papiers, puis tous les 3 mois, puis tous les 6 mois. Ce changement d’identité qui nous a permis de retrouver notre vrai nom, a correspondu aux révoltes des étudiants de Mai 1968 auxquelles nous avions participé au lycée. J’avais 15 ans, j’étais le plus jeune, mon frère aîné avait 17 ans et demi. Je me souviens de ma prof de russe qui appelle mon frère pour lui dire « écoute Jacques, ton frère n’est pas bien, au lieu de mettre Georges Giscard, il a mis Georges Carrillo… »

Famille Carrillo; Jorge, (le père)

Le coup d’Etat a surpris la famille de Maria Luisa en vacances à Barcelone. C’est ainsi qu’à 11 ans, elle fut contrainte de partir en exil en France avec ses parents “porque a mi padre le llamaron a que fuera a filas con los rojos, y mi padre se pasó a Francia ». Après un passage à Paris et quelques mois d’exil, le père s’enrôla dans l’armée de Franco, et bientôt toute la famille put rentrer en Espagne dans la zona nacional puis à Madrid après la fin de la guerre. Contrairement à Maria Luisa elle-même, son fils Carlos considère lui que l’expérience de l’exil a marqué sa mère. C’est en tout un récit qui s’est transmis jusqu’à la génération des petits-enfants. Elle a contribué à créer un lien particulier avec la France : “Los recuerdos con Francia siempre han sido buenos, los de la familia porque teníamos allí familia y luego por pues quizá por cariño a Francia también, pero vamos no como consecuencia de la guerra y luego pues porque toda la zona de Cataluña donde vivía mi madre estaba muy cerca de Francia, de Perpignan, entonces había mucho contacto con Francia”.

Famille MA; María Luisa, (la grand-mère)

“Grâce à sa mère qui travaillait à l’ambassade américaine, Maria Carmen a pu s’exiler en France pendant la guerre civile. Le passage de la frontière vers la France a été particulièrement difficile. Les gendarmes confisquaient beaucoup de choses aux réfugiés espagnols. Ce fut un choc de voir, à l’arrivée à St Jean-de-Luz (village près de la frontière avec l’Espagne), des graffitis qui disaient : « Franco Asesino », et aussi sur les Champs Elysées à Paris des SDF qu’n ne voyaient pas en Espagne où il y avait une loi qui ne le permettait pas [je ne sais pas si ce sont les impressions de la grand-mère en 193? ou du grand-père dans les années 1960]. Dans les années 60, David est parti en France pour lancer sa carrière musicale. C’est au au conservatoire de Paris qu’il rencontre sa femme. Mais il n’as pas réussi et, après plusieurs petits métiers, a fini chez Renault où il y avait beaucoup d’Espagnols. Il est finalement retourné en Espagne.”

Famille S; Maria Carmen & David, (les grands-parents)

La France n’a pas du tout gardé la même image aux yeux des différentes générations : pour la grand-mère, elle reste cette terre d’accueil idéale et attachante, celle où s’est aussi produite la rencontre avec le grand-père, immigré espagnol, alors même que les familles respectives étaient hostiles à cette union ; tandis que pour la petite-fille, elle n’a été qu’une opportunité, un territoire où il a été possible de refaire sa vie.

Famille P

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